Qu'est-ce qu'un "bon" danseur de tango argentin ?



Tout d'abord, comme la "définition d'un bon professeur de tango argentin", la réponse à la question "qu'est-ce qu'un bon professeur de tango argentin" est très subjective, tellement subjective qu'elle sera sûrement, et même nous l'espérons, amenée à évoluer ou en tous cas à être complétée.


Déjà, il semble important de préciser que lorsque l'on parle avec des danseurs qui dansent depuis un moment, il n'est pas forcément question de niveau technique, de niveau de danse. On peut avoir un véritable plaisir à danser avec une personne d'un niveau ou d'une expérience différent(e) pour la qualité de la relation, le niveau d'écoute et de connexion qu'il y a eu entre les deux partenaires.
Certains des bons danseurs des un(e)s ne seront pas ceux des autres et vice-versa.

Je vais donc tenter de décrire de qu'est, pour moi, un bon danseur, c'est à dire aussi, ce que j'essaye, à mon échelle d'être pour d'autres. Je crois qu'il y a deux choses qui me font dire que c'est un bon ou une bonne danseuse : l'état dans lequel je suis lorsque je danse avec cette personne et celui dans lequel elle me laisse.

Lorsque je danse avec certaines personnes, j'ai juste l'impression de me trouver face à des êtres sans tension, c'est-à-dire que lorsque que nous dansons, c'est juste la danse qui est en cause pour elles. Dans notre danse, elles ne rejouent pas notre relation, leur relation à leur propre sexe ou au sexe opposé ou à je ne sais quel autre de leurs démons. Ces personnes sont juste dans la beauté de l'instant présent. Elles sont dans une réelle et impressionnante détente. Quels que soient les événements, ce qui se passe autour, nos propres erreurs ou les leurs, aucun signe de stress ou de pression ne paraîtra dans leur corps et leur chaîne musculaire (Tim Gallway a d'ailleurs proposé une réflexion dans plusieurs livres à ce sujet : the inner game).
Ce relâchement permet une chose extraordinaire : nous renvoyer à notre propre relâchement possible soit dans l'instant ou encore nous montrer le chemin vers lui. C'est comme un adulte face à un enfant qui serait en train de faire une crise. L'adulte qui, malgré les circonstances, trouve le moyen de ne pas s'énerver et de mettre en oeuvre d'autres modes de fonctionnement à l'enfant montre, par l'exemple, les chemins que l'enfant peut emprunter pour communiquer. Cette personne, alignée, relâchée, elle peut avoir le même effet, pour qui veut bien le recevoir et l'entendre, sur ses partenaires.

Ce niveau de maîtrise s'accompagne souvent d'autres compétences corporelles (mais est-ce seulement corporel ?) : le fait d'avoir un ancrage très puissant dans le sol, un axe solide, une capacité à dissocier non seulement le torse du haut du corps, mais aussi chaque articulation de la suivante... Les articulations sont ainsi dynamiques et souples. L'impact immédiat de cela, c'est de générer le fait que le partenaire relâche et dynamise ses articulations comme dans un effet miroir. On se rend compte que le bas de notre dos se décontracte tout en se mobilisant, en se centrant, on éprouve presque la sensation d'avoir nos jambes qui s'allongent, tellement elles vont chercher le pas dans un gainage autour des os.
A cela s'ajoute le fait qu'ensemble, nous fassions équipe pour interpréter la musique. Il n'y a pas un guideur/dictateur, mais un guideur/récepteur capable non seulement d'émettre des propositions musicales, mais aussi d'entendre l'envie de l'autre ou de rebondir sur les imprévus. Les deux partenaires cherchent un même niveau de concentration, d'émotion et à partager la même perception dramatique du morceau qu'ils interprètent.
Il n'y a pas non plus un guidé/passif. Le guidé se perçoit lui aussi comme un interprète, un double interprète, celui du guideur et celui de la musique. Il peut, par des fioritures n'ayant pas d'impact sur le guidage ou par des contre-propositions, aller au-delà encore de l'interprétation musicale.
Chacun des partenaires sent son corps se délier, s'ouvrir à la musique et à l'autre. Cette sensation de dissociation du torse avec le bassin, d'étirement de la colonne vertébrale et des membres, de passage d'un axe stable à un autre, de petits moments de suspension fragile à préserver, représentent un plaisir en soi.

Le bon danseur est donc celui qui permet à l'autre de toucher du doigt ces sensations, de ne s'occuper que de lui-même, dans la conscience de l'autre, mais pas dans le soin ou la maîtrise de l'autre. Il lui donne le cadre pour être libre et le laisse libre de se tromper, de "mésinterpréter".

Quand le bal est constitué en majorité de binômes ayant ce même état d'esprit, les guideurs ne se contentent pas de danser avec leur partenaire, ils s'imprègnent de l'énergie positive des autres couples et ils dansent en quelque sorte entre eux en même temps qu'avec la personne qu'ils tiennent dans leurs bras. Tout le monde devient le garant du respect de l'espace et de l'intégrité de chacun. Il en ressort une sensation de sécurité et de partage qui continue à faire son effet au delà de l'étreinte. Souvent, la parole entre deux danses devient alors difficile, superflue, tellement le voyage intérieur et le partage qu'il provoque enveloppe les partenaires.
C'est là que nous arrivons à la deuxième sensation, celle qui va au delà de la danse, celle que laissent ces danses, lorsque les corps se sont séparés. On ressent une résonance au delà de l'étreinte. On peut ainsi se réveiller le lendemain avec une sensation de plénitude, comparable à celle que l'on peut éprouver lorsque l'on a vécu un beau moment d'intimité sensuelle avec quelqu'un, mais il n'y a personne à côté de nous. C'était juste l'empreinte de la veille qui s'estompe peu à peu.

Lorsque ce beau moment a été collectif, cette sensation de plénitude est plus fort encore. Il n'est pas qu'égoïste, limité à notre seul couple, il s'étend à ceux qui ont partagé ce moment collectif de grâce qu'est celui du respect de soi, l'autre, des autres autour d'un objectif commun : interpréter ensemble la musique. N'est-ce pas ce que certains entendent par "intelligence collective" ?

Je me rappellerais toujours de la première fois où je l'ai observé, au Tango, rue Au Maire, lorsque Nathalie Clouet y organisait des bals du lundi. J'avais observé ce moment de grâce et, aujourd'hui encore, je revois ces couples, répartis sur la piste dans une réelle harmonie. Depuis, lorsque je guide, je choisis presque autant la personne que je guide que celle qui guide devant moi, afin d'éprouver ce plaisir au moins à quatre et de faire ressentir à la personne guidée la sensation de sécurité qui lui permet de laisser progressivement tomber ses défenses pour en venir à l'essentiel de ce qui nous a amené(e)s là.

M.

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